Accueil > Les ouvrages > la rome d'Ettore Scola (Collection Sprezzatura )


24 €
+ 5 € de frais de livraison

ISBN : 978-2-9569413-1-6
Nb de pages : 138
Dimensions : 140 x 220 mm




Michel Sportisse
la rome d'Ettore Scola
Collection Sprezzatura

[ Publication rentrée littéraire septembre 2019 ]

Ainsi se nommera notre essai.
À une exception près - Gente di Roma, œuvre emblématique et inclassable -, les titres d’Ettore Scola n’ont jamais mentionné le nom de la ville. Or, le réalisateur plantera rarement ses chroniques au-delà de Rome. Si, en effet, l’ancien satiriste du Marc’Aurelio filme Rome, c’est surtout afin d’en traquer les aventures humaines qui s’y déroulent. La Cité éternelle ne vit, à ses yeux, que rattachée au tumulte contemporain et aux rêves fragiles de ses citoyens. Ne pas la citer expressément, c’est, selon lui, contrevenir aux clichés falsificateurs : appréhender Rome dans sa vérité essentielle. Rome a forcément une âme. Et, cette âme est naturellement changeante. Si le décor n’est jamais identique, il l’est au regard des circonstances historiques et des protagonistes mis en scène. En l’occurrence, il n’y a nul quartier qui, a priori, ne puisse pas intéresser Scola. Car, partout, y compris dans les faubourgs « les plus affreux, les plus sales et les plus méchants » - la plage d’Ostie, chargée de détritus (Dramma della gelosia), ou l’effroyable promiscuité des bidonvilles (Brutti, sporchi e cattivi) -, le cinéaste y découvre des fragments d’humanité dignes d’être décrits et contés.

En ceci, Scola - son nom l’indique miraculeusement - prolonge, à l’école de la vie, la philosophie néo-réaliste de l’après-guerre. Il innove pourtant : il croit, à juste titre, que le drame ne saurait traduire, à lui seul, l’expression la plus authentique de la souffrance humaine. Il existe, même à travers les larmes, un cœur ensoleillé. À l’inverse, sous le rire déployé, il importe d’entendre la douleur. En dernière instance, au creux du désespoir et de l’obscurité, loge encore une lueur de tendresse et d’optimisme. Cet atome qui, suivant l’expression de Gabriele, l’homosexuel d’ « Una giornata particolare », immortalisé par Marcello Mastroianni, permet à chacun d’entre nous de ne pas « se soumettre à la mentalité des autres, à plus forte raison quand elle est mauvaise. »

Enfin, et, comme son confrère Mario Monicelli, Scola croit à la comédie. Il adhère à l’idée que l’on doit pointer, en principe, et, de façon supérieure, au moyen de l’humour, envisagé comme forme d’observation et de compréhension aiguës. Du reste, possède-t-il, et, de manière quasi miraculeuse, le secret de la « vignette » ou du « croquis », susceptible de condenser métaphoriquement n’importe quelle situation, serait-elle politique, sociale ou sentimentale.

Scola, à juste raison, ne divisait point son univers. Il pensait que les événements économiques ou politiques majeurs - ces « tremblements de terre » qui projettent l’humanité dans la lumière ou dans la confusion - ne pouvaient être saisis, au mieux, qu’à travers des destins particuliers, ceux, quotidiens et intimes, d’hommes et de femmes, d’hier à aujourd’hui. On en revient, par conséquent, au chef-d’œuvre tant aimé, « Una giornata particolare ». Ailleurs, dans ses films plus contemporains, Scola pratique encore cette approche : c’est ce que nous tenterons modestement de démontrer. Mais, c’est, bien sûr, à et autour de Rome, que s’exercera cette inspiration : nous suivrons donc - en curieux adeptes du « pedinamento », cher à Cesare Zavattini et Vittorio De Sica - les chemins qui mènent, de façon synchrone, vers Rome et vers Scola tout à la fois.

S.M.



Préface de Jean A. Gili

Quelle belle idée que de consacrer un livre à la présence de Rome dans l’œuvre d’Ettore Scola… Le cinéaste n’est pas natif de Rome mais d’une petite ville de la Campanie, Trevico. Toutefois, il est encore enfant quand sa famille s’installe dans la capitale, à proximité de la piazza Vittorio, près de Sainte-Marie-Majeure. Là, d’une certaine manière, il devient romain ; là, il découvre Vittorio De Sica en train de tourner Le Voleur de bicyclette.

Scola va faire de sa cité d’adoption une source constante d’inspiration. De fait, dès son premier film, Parlons femmes (1964), la ville sert de décor à la plupart des sketches qui composent l’œuvre. Si on parcourt sa filmographie, on constate que Rome revient régulièrement, non comme un simple cadre ou un lieu commode qui permet de réduire les coûts de production, mais comme un élément constitutif de la thématique du récit. Par ailleurs, si les lieux réels sont fréquemment convoqués, les tournages en studio – à Cinecittà bien sûr, mais aussi dans les établissements de la De Paolis – sont une autre manière d’exprimer l’essence de la ville comme on peut le constater avec La Terrasse (1980), La Famille (1987), Le Dîner (1999), Concurrence déloyale (2001), Qu’il est étrange de s’appeler Federico (2013), film où, dans le célèbre Studio 5, il pose ses pas dans ceux de Fellini. Parfois aussi, comme dans Une journée particulière, se mêlent étroitement lieu réel et reconstitution en studio. D’autres films plongent dans le tissu urbain et ne s’en éloignent que rarement : tel est le cas pour Drame de la jalousie (1970) – une Rome populaire qui court jusqu’à Ostie –, Nous nous sommes tant aimés (1974), Affreux, sales et méchants (1975) – le récit d’un bidonville dominé par la coupole de Saint-Pierre –, Mario, Maria et Mario (1993), Le Roman d’un jeune homme pauvre (1995) – où l’on retrouve l’immeuble d’architecture fasciste d’Une journée particulière – et, véritable hymne à la diversité de la ville, à ses cultures multiples et à sa formidable vitalité, Gente di Roma (2003).

Aux quatre coins de Rome

Ettore Scola a utilisé de très nombreux lieux repérés dans Rome et qui alimentent son imagination : il les filme tels quels ou parfois il les reconstitue en studio. Ainsi, dans Nous nous sommes tant aimés, il utilise toutes les ressources figuratives de la ville, notamment le quartier de piazza Vittorio, où il a grandi, ou celui de la piazza Caprera qu’il fréquentait lorsqu’il se rendait au travail. Il était alors scénariste auprès d’Antonio Pietrangeli. Ses personnages permettent d’explorer diverses facettes de Rome. Les trois protagonistes représentent les différents parcours d'un échec masochiste. Nicola (Stefano Satta Flores) - l'intellectuel enfermé dans son égocentrisme et qui vit dans un quartier populaire - ne sera jamais le grand critique cinématographique qu’il rêvait d’être. Gianni (Vittorio Gassman), victime de l'idéologie « arriviste », renoncera à ses choix antérieurs pour « s'embourgeoiser » ; il épousera la fille d'un entrepreneur capitaliste qui se livre sans vergogne à la spéculation immobilière - terribles images des constructions sauvages et des chantiers où l’on travaille au noir -, puis ira vivre dans une villa somptueuse à la périphérie de la ville. Le dernier enfin, le plus pathétique, Antonio (Nino Manfredi), stagnera dans un petit emploi hospitalier, occasion de découvrir l’immense policlinico de Rome.

Dans Affreux, sales et méchants, le monde misérable des bidonvilles - des entassements de constructions précaires (un décor réalisé par Luciano Ricceri) sur les hauteurs du monte Ciocci, à deux pas du Vatican et de la coupole de Saint Pierre qui se détache à l’horizon - n’est, en fin de compte, que l’extrapolation d’une société fondée sur l’inégalité et l’injustice. La baraque où s’entassent tous les membres de la famille, la cage où l’on enferme les enfants, tout cela exprime la violence des rapports humains, l’exploitation économique qui se double d’une exploitation idéologique, d’un génocide culturel. Dans une séquence d’anthologie, sur le rivage pollué de Fregene, le patriarche, que les membres de sa famille ont essayé d’empoisonner, se fait un lavage d’estomac avec une pompe à bicyclette.

En tournant Une journée particulière, Scola a concentré, avec une habileté rare, des éléments qui se renforcent mutuellement et concourent à accentuer le caractère oppressif, fait d’intrusion dans la vie privée des êtres, du pouvoir fasciste : un immeuble monumental construit dans les années trente, viale XXI Aprile, dans le quartier Bologna, avec sa vaste cour intérieure où chacun est soumis au regard des autres. Ce quartier, où les édifices fascistes sont nombreux, condamne les individus à une surveillance permanente exercée par l’œil vigilant de la concierge, un lieu soudain vidé de ses occupants, tous partis au défilé organisé en l’honneur de la visite du Führer à Rome en mai 1938, et où ne restent plus qu’une ménagère laborieuse et un homosexuel qui prépare ses affaires avant de partir en résidence surveillée.

La Terrasse - un vaste espace reconstitué en studio - s'inscrit dans une démarche autocritique dont Ettore Scola a souvent expliqué les enjeux : « C'est une terrasse où il n'y a pas de promoteurs immobiliers ou de nouveaux riches. Il y a, en revanche, des démocrates, des progressistes qui se posent des questions : par un certain type de complicité, consciente ou inconsciente, ils ne sont pas innocents. » Ainsi, en suivant le rôle social des protagonistes et leur implication dans la construction d’une société plus juste, différents quartiers défilent qui incarnent la richesse et le pouvoir, notamment un magnifique immeuble du XIXème siècle, construit le long du Tibre, où habite le journaliste interprété par Marcello Mastroianni.

Quelques années après La Terrasse, Scola tourne dans un grand appartement reconstitué à Cinecittà, mais situé réellement dans le quartier des Prati, La Famille, un quartier de bonne bourgeoisie, construit au début du XXème siècle à l’initiative des souverains piémontais, désormais fixé à Rome dans les anciens palais pontificaux. Là, sur plusieurs générations, s’inscrit le devenir de la ville.

Un lieu unique pour un temps resserré

De film en film, Ettore Scola resserre les espaces dans lesquels il installe son action, il contracte aussi la durée réelle de ses récits. Le Dîner s’apparente aux tentatives minimalistes d’Une journée particulière ou du Bal, voire de La Terrasse où les épisodes qui mettent en scène les protagonistes ne sont que des incises par rapport au temps réel de l’action, une soirée sur une terrasse romaine. Ici, quelques heures dans un restaurant suffisent à son projet. Il est vrai qu’un tel lieu, admirablement reconstitué à partir d’un lieu réel proche de Cinecittà, constitue un microcosme où se retrouvent des individus d’âges et de conditions différentes, des jeunes et des vieux, des intellectuels, des artistes et des chefs d’entreprise, des habitués et des gens de passage, des touristes japonais et des « Romains de Rome ». Comme toujours, Scola décrit un enfermement matériel - d’où l’importance du décor - qui n’est que le reflet d’un enfermement psychologique ; les personnages étant prisonniers de leur conditionnement.

Avec Concurrence déloyale, Scola reconstitue avec son décorateur de toujours, Luciano Ricceri, un quartier du ghetto de Rome en 1938 - des traces en ont longtemps subsisté dans les terrains de Cinecittà -, au moment de l’instauration des lois raciales : il y a la rue où se côtoient tous les habitants, les boutiques des deux commerçants avec leurs vitrines encombrées, les appartements des uns et des autres, l’échoppe d’un vieux juif, le siège du parti fasciste, et même un tramway - prouesse de décorateur - qui se faufile dans la rue.

Gente di Roma

Point d’orgue d’une carrière très largement inspirée par Rome, Scola tourne une véritable déclaration d’amour à la ville. Du matin au soir, en suivant un bus qui parcourt les rues et les places, le film rend hommage à Rome à travers une mosaïque d’images, de personnages, de quartiers, d’histoires... Rome telle qu’elle est aujourd’hui, telle qu’elle n’était pas il y a dix ans, telle qu’elle ne sera plus dans une décennie. Du travail à la vie familiale, des dialectes aux modes vestimentaires, de la cuisine aux loisirs, des Romains de souche aux immigrés extra-communautaires, le cinéaste feuillette un album d’illustrations avec le talent d’observateur et le ton caustique qui caractérisent un style inimitable. Mélangeant acteurs chevronnés et non professionnels dans leurs propres rôles, Gente di Roma est un hommage à la fois affectueux et amer à une métropole capable d'accueillir, avec indifférence, ceux qui y sont nés et ceux qui l'ont élue comme ville adoptive. Avec Gente di Roma, Scola propose une sorte de défense et illustration de la Ville Éternelle. Dans une lettre ouverte aux tonalités ironiques, « Rome aux Romains », il imagine un personnage de journaliste italo-éthiopien conduisant une enquête et livrant à un prolétaire romain le résultat de ses recherches : « C'est peut-être à cause de toutes ces ruines, ces vestiges innombrables, que le Romain, même le plus ignorant, se sent supérieur à tous : “ Tu peux même être philosophe et avoir huit doctorats ! De toute façon tu es noir, tu as des petites perles autour du cou et des plumes dans le cul pour te faire remarquer… Mais moi, je ne te regarde même pas. Prend un peu en considération tout ce que j'ai derrière moi et prends-en de la graine. »

Codicille à cet inventaire des lieux de la ville, dix ans après Gente di Roma, Scola tourne en 2013, dans le célèbre Teatro 5 de Cinecittà, Qu’il est étrange de s’appeler Federico : hommage à l’immense cinéaste disparu, dont il était l’ami - on découvre une relation profonde remontant aux années de jeunesse -, et hommage, une fois encore, à une ville dont ils étaient pareillement amoureux, jamais lassés de la parcourir en tout sens, de jour comme de nuit.

La lecture du livre de Michel Sportisse, La Rome d’Ettore Scola, s’impose comme un passage obligé pour saisir le lien matriciel qui unit le cinéaste à sa ville, occasion de revisiter tous les lieux des films de Scola, cette Rome éternelle dans sa splendeur et sa décrépitude, Fellini Roma mais aussi Scola Roma